Blouin Division a le plaisir de présenter Unmoored, une installation de Camille Charbonneau, dans l’Espace Projet à Montréal. Présentée initialement comme projet de fin de maîtrise, puis à la Fonderie Darling dans l’exposition collective A light that never goes out, Unmoored s’intéresse aux possibilités qui émergent d’un acte de désamarrage. Si partir à la dérive évoque la perte de repères, cet éloignement peut aussi mener vers des lieux où de nouvelles perspectives peuvent alors se dessiner.
De longs voilages en coton couvrent l’ensemble des murs. Ils laissent apparaître une ouverture par laquelle il est possible de se glisser. Loin d’agir comme un système d’exclusion ou d’enfermement, ils créent plutôt un refuge, nous invitant à nous blottir dans l’espace comme dans un cocon ou encore une forteresse de coussins comme nous les construisions enfants. Sur la surface du textile, des centaines d’abeilles façonnées individuellement, puis parfois regroupées en essaims, habitent les lieux. Le regard se promène, tentant de trouver le nid qui abrite cette colonie. La ruche est l’un des symboles les plus répandus et les plus durables au sein du mormonisme, où elle est utilisée de façon omniprésente dans les publications, les logos et l’architecture. Encore très présente dans la culture populaire, elle est aujourd’hui perçue comme un symbole de labeur, de travail collectif et d’unité (Brinkerhof, 2013). Ici disséminées en nuées, ces abeilles sont soustraites à leur ruche. Elles forment une communauté sans centre, transformant progressivement le symbole de l’unité en une présence autonome et déstabilisée.
La pièce centrale de l’exposition fait écho aux fonts baptismaux, réduits dans l’installation à un fragment de leur forme architecturale. Le bassin richement orné est incomplet, mais le bœuf qui en constitue le piédestal demeure reconnaissable. Habituellement associé aux rites de baptême par immersion pratiqués dans les temples mormons, cet objet est désormais incapable d’assurer son rôle : le bassin ne peut plus contenir l’eau qui lui était destinée. Les éléments qui témoignent de leur fonction rituelle demeurent, mais ceux-ci sont désormais détachés de leurs usages d’origine. La sculpture s’érige alors dans la pièce comme un monolithe énigmatique, tel le vestige d’une civilisation inconnue.
Les petits compartiments muraux sont eux aussi polysémiques. Leur apparence oscille entre la boîte à bijoux, le cercueil miniature et le terrarium destiné à préserver des spécimens. Par leurs multiples allures, leurs fonctions peuvent également différer : un écrin servant à conserver ou un abri servant à protéger, révélant ainsi la dichotomie entre conservation et sacré, qui préservent tout en contraignant à la fois. Les boîtes exercent une certaine emprise, elles créent un seuil, délimitent un espace qui matérialise la notion d’intérieur et d'extérieur. C’est d’ailleurs dans cette posture d’extériorité que l’artiste se situe, prenant distance avec le cadre religieux pour poser la question : que devient-il possible d’imaginer une fois celui-ci quitté ?
Le travail de Camille Charbonneau se construit à partir d’images et de symboles qui subsistent de leur expérience au sein du mormonisme. La queerness constitue le point de départ de ce déplacement. En s’éloignant d’un système de croyances qui ne pouvait accueillir leur identité, l’artiste revisite les formes héritées de cette expérience. Avec Unmoored, le voile, les abeilles et les fonts baptismaux sont réinvestis dans une installation où leur signification demeure volontairement instable. En dépit de leur réalisme, empreint de respect pour les objets d’origine, les images, les formes et les souvenirs de l’artiste continuent de se transformer à chaque réitération, accumulant les traces du présent. L’étrange, l’inconfort et même l’échec ouvrent alors sur d’autres espaces, en marge de ceux que la majorité tend à privilégier.
