« Ces derniers temps, je me suis retrouvée à réfléchir aux lieux en transition, à ces moments où le familier commence graduellement à ne plus l’être, où rien n’a tout à fait changé et que pourtant, quelque chose semble déjà différent.


J’ai commencé à écrire ces quelques lignes en août, juste après ma dernière visite à l’atelier d’Emily Spooner. En arrivant à son immeuble, sur la rue Durocher, j’y ai pris l’ascenseur jusqu’au quatrième étage, comme lors de ma précédente visite. Je me suis retrouvée à flotter dans cet espace liminal où, derrière les nombreuses portes qui bordaient le couloir, ne se trouvait bien souvent plus rien. Je n’arrivais pas à cerner précisément ce qui me troublait, mais l’espace semblait suspendu entre deux états : celui d’être habité et celui d’être laissé derrière.


La moitié de son matériel était encore à sa place, tandis que l’autre avait déjà été emballée dans des boîtes. Emily s’apprêtait à déménager à Sackville, au Nouveau-Brunswick, et elle m’a confié que j’étais la dernière personne qu’elle recevrait dans son atelier. Nous avons parlé de la raréfaction des espaces d’atelier abordables à Montréal, et de la manière dont ces lieux s’inscrivent dans un écosystème artistique plus vaste, nourrissant les relations, les échanges et les conditions mêmes qui permettent aux artistes de travailler.


Les ateliers Durocher, où Emily a réalisé ces peintures, seront bientôt démolis pour faire place à des condos. Elle m’a raconté que le bâtiment tombait en ruine, mais que, même dans cet état, il demeurait très précieux pour celles et ceux qui le fréquentaient. Durant les derniers mois avant sa fermeture, elle a continué à peindre, seule, tandis que les artistes autour d’elle quittaient peu à peu leurs ateliers.


Et pourtant, les œuvres conçues pour l’exposition Somewhere sont encore empreintes de vie. Leurs couleurs vibrantes évoquent un changement de saison, conjuguant vitalité et impression d’effacement. Les mouvements dégagent une certaine agitation, tandis que les surfaces richement texturées sont traversées par une énergie particulière, que j’imagine avoir été façonnée, du moins en partie, par l’atmosphère de l’atelier.


Pour cette première présentation à la galerie, Emily dépeint des parcs d’attractions abandonnés et des structures foraines autrefois construites pour le plaisir et les expériences collectives, aujourd’hui lentement absorbées par le paysage. Les détails des chevaux de carrousel et des kiosques de jeux conservent des traces de l’excitation qu’ils étaient destinés à susciter. Je trouve en ces objets une forme une étrangeté. Je trouve quelque chose d’étrange en ces objets, ils semblent exister quelque part entre le mécanique et l’animé, comme si certains souvenirs de leur vie passée continuaient de les habiter.
Peut-être que la nostalgie prend naissance dans cet espace. Entre ce qui est encore là et ce qui est déjà en train de disparaître. Les peintures d’Emily habitent ce seuil, ce quelque part entre énergie et déclin, entre présence et absence. »                                        

-Mathilde Bertrand Pilon